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La prise en charge des enfants présentant des troubles spécifiques du langage : les dysphasies

 

Gisèle Lovenfosse
Logopède
505, Bd Louis Mettewie
1070, Bruxelles

 

  1. Qualité et importance du testing logopédique dans le diagnostic différentiel 

Les recherches actuelles et notre expérience auprès des enfants présentant des troubles spécifiques du langage accompagnés de troubles d’apprentissage nous ont montré la difficulté du diagnostic différentiel vu l’importance des facettes à prendre en compte sur les plans langagier, psychologique, affectif, pédagogique…

La volonté des professionnels convaincus de la nécessité d’approfondir les recherches sur la connaissance du cerveau, son fonctionnement, les dysfonctionnements éventuels, leur incidence sur le développement neuropsychologique et cognitif est réelle et se développe davantage chaque jour.

Le langage s’exprime sous forme de conduites langagières et se construit selon des compétences et des savoirs. Il intervient dans les opérations mentales des plus simples aux plus complexes.

La/le logopède est d’emblée préoccupé par certains " aspects fondamentaux du langage ", à savoir :

Ses caractéristiques propres ;

Son usage et ses déviances chez l’individu handicapé.

La/le logopède occupe une place de choix dans la recherche de la spécificité des

difficultés voire des troubles montrés par cette population d’enfants dits dysphasiques.

Dès les premiers contacts avec les parents, la/le logopède perçoit, à travers cette logique intuitive des parents, qu’ils décrivent leur enfant comme différent malgré la difficulté à exprimer certains mots douloureux qui qualifient leur angoisse au quotidien, malgré les paroles rassurantes de certains.

La/le logopède peut déjà revivre avec les parents, l’histoire de leur enfant, de son langage, de leur propre langage, leurs réactions, les aménagements utiles, inutiles, indispensables, décisifs.

Elle/il peut déjà approcher le versant compréhension verbale et non verbale de l’enfant sans que celui-ci se sente " obligé " de parler.

Lors des premiers contacts, les interactions spontanées et naturelles ou l’absence de celles-ci lui permettront de référer, si ce n’est déjà fait à d’autres membres de l’équipe pluridisciplinaire. Elle disposera d’éléments permettant de cerner des caractéristiques cruciales : parfois, des enfants combinent plusieurs difficultés comme l’hyperactivité avec ou sans trouble de l’attention, certains montrent des replis anxieux. La relation de confiance permet à l’enfant dysphasique très invalidé de ne pas parler à tout prix mais bien de montrer son mal-être durant les premières séances avec le/la logopède. Ces différentes remarques aideront le/la logopède à cerner les difficultés dans leur ensemble.

Dans la deuxième phase, elle/il estimera :

La qualité de la voix, l’intelligibilité ;

L’articulation, les praxies bucco-phonatoires ;

La capacité ou non à répéter ;

La fluidité ou les hésitations du langage.

Apparaîtront alors des marqueurs ou des indices de problèmes majeurs que les parents reconnaissent comme " récurrents " (Paule Aimard, Lyon,1990).

La/le logopède accompagne les parents dans ce travail d’observation de leur enfant, elle/il les aide à porter un nouveau regard.

Par la suite, les séances permettent de cerner la spécificité des troubles langagiers à travers les batteries de tests bien connues maintenant.

En confrontant les résultats obtenus aux tests de langage aux résultats obtenus en terme de quotient intellectuel verbal et non verbal, l’analyse minutieuse permettra de savoir si les symptômes font partie d’un tableau déviant.

Trop souvent, la dysphasie reste assimilée au retard sévère dans le processus rééducatif. Nous savons maintenant que les dysphasies trouvent leur particularité :

- dans l’aspect durable du trouble qui, comme le relève Jérôme Grondin, rend la
rééducation adaptative et non curative.

- dans l’aspect structurel du trouble qui le différencie du trouble fonctionnel

(cf. Gérard, Mazeau..), cédant à la rééducation.

- dans les implications désastreuses de ce langage gravement déficitaire aux

processus cognitifs lorsque se combinent, dans bien des cas : les problèmes de compréhension des consignes, des matières introduites verbalement et des problèmes de mémoire.

 

La /le logopède est la/le partenaire des instants difficiles. Après que les parents se soient rendus chez les différents spécialistes, la/le logopède abandonnera le " jargon professionnel " et, en termes simples, refera encore et encore, le tour du problème avec les parents tout en agissant :

- chercher les faiblesses,
- analyser les erreurs.

Elle/il s’engage dans le long processus dont la caractéristique est d’affiner le diagnostic et combiner le travail d’intervention proprement dit. Ainsi, de nouveaux indices seront cernés.

- l’enfant en déprivation langagière présente-t-il une problématique " unique "
dans la sphère du langage ( nous connaissons les cas d’enfant dysphasique
et épileptique, dysphasique et hyperactif..)

- s’agit-il de troubles à l’output compliqués par des " dérapages de la
compréhension " ?

- l’enfant a-t-il développé des comportements de type autistique secondaire
dus au grave trouble de la compréhension.. ?

- le trouble praxique éventuel masque-t-il un trouble spécifique dans le versant
compréhension du langage ( il est dysphasique et maladroit, il perd le fil conducteur, il " décroche ", il n’a pas compris..)

Les tests spécifiques et l’expérience permettent, en accord avec les autres protagonistes, de donner une description détaillée et, au besoin de qualifier la dysphasie de l’enfant en terme de syndrome.

Ceci semble important car déterminant de l’option rééducative prise pour cet enfant, à ce moment, dans ce contexte social et éducatif au sens large.

2. Place et apport de la logopédie dans la prise en charge pluridisciplinaire

Les logopèdes disposent de moyens et de techniques pour aider les enfants

Dysphasiques :

- à mieux comprendre
- à communiquer autrement
- à mieux apprendre

Il convient de leur laisser la décision d’intervenir ou non. D’aucuns discutent l’opportunité de postposer la prise en charge en logopédie d’un enfant présentant un retard important. Pourquoi refuser des aides spécifiques à un enfant aussi démuni de moyens pour " se dire ", aussi dépourvu de moyens pour se satisfaire, contester, réagir, comprendre…

La/le logopède développe une approche clinique particulière grâce à l’analyse des potentialités présentées par les enfants, elle adhère au travail par contournement des domaines déficitaires. Il convient donc de ne pas banaliser, de ne pas postposer.

La/le logopède agira sur les forces de l’enfant, en harmonie avec la psychomotricité, par exemple :

- le désir de communiquer
- la motivation dans le travail
- le désir d’autonomie
- le désir de socialisation
- une certaine " intelligence " ou une intelligence certaine.

Nous connaissons bien maintenant l’intérêt de la multimodalité et les résultats obtenus grâce au développement de la communication verbale agrémentée de moyens non verbaux.
Les expériences variées de prise en charge par le biais de systèmes de communication augmentative sont concluantes.
Le langage oral, toujours présent est accompagné d’un support gestuel et visuel :

- via la Mimo-Gestualité-Auditivo-Verbale (approche importante dans l’application de la Méthode " Ledan ")
- via les signes de la langue des signes du pays (Marc Monfort, en Espagne,
français signé en France et certains établissements en Belgique, Makaton en Angleterre, en France…)

La/le logopède remplit son rôle de médiateur entre l’enfant et ce " langage objet " qu’il n’a pu développer spontanément, que ses capacités implicites n’ont pu saisir grâce à l’interaction communicative.Elle/il l’aide à se l’approprier et à le rendre vivant par les mises en scène, les exercices faisant appel à l’image mentale.

C’est elle ou lui qui aidera les parents concrètement et moralement à accepter et à maîtriser des nouveaux moyens. Ensemble, ils offriront un épanouissement souvent spectaculaire à l’enfant enfin reconnu. Il se montrera progressivement capable de mieux comprendre, d’exprimer davantage, de se fabriquer des souvenirs et des outils du souvenir (mimes, gestes ou signes, mots phrases, dessins, photos, …) d’interagir. Il apprendra progressivement à faire les liens entre sa pensée non verbale, sa pensée verbale et son " parler "  car il se sait respecté dans son " parler dysphasique " dans sa quête du langage.

La ou le logopède bienveillant(e) veillera à conserver le désir de communiquer grâce au partenariat avec les parents qui se sentent moins " handicapés " dans la compréhension de leur enfant.

3. Parallèlement à ces aspects communicationnels, la logopède participe à la scolarité des enfants dysphasiques.

En Belgique, la ou le logopède participe au développement de classes spécifiques à la prise en charge des enfants dysphasiques. Ces classes " de langage " sont encore considérées comme expérimentales. Une recherche est en cours à la demande du Ministère chargé de l’Education Nationale francophone afin d’établir les besoins éducatifs des enfants dysphasiques.

Il y a 20 ans s’est ouverte la première classe pour enfants dysphasiques au Centre Pédagogique Jules Anspach à Bruxelles. Depuis lors plusieurs écoles dans le pays ont suivi cet exemple.

La recherche des stratégies d’apprentissage et le développement des techniques rééducatives dans le domaine de la phonologie, de la syntaxe, de la sémantique et de la pragmatique font partie des objectifs de la/le logopède. Elle ou il étudie leurs intérêts et leurs applications en harmonie avec le cursus scolaire. L’implication de la ou du logopède dans le transfert des acquis langagiers aux autres domaines liés aux apprentissages est très présente : travail des liens entre mémoire et langage; mémoire, pensée et langage; renforcement des canaux visuels et kinesthésiques étudiant à la lumière des travaux actuels la mémoire auditive et la conscience phonologique (travaux de Baddeley…), travail des aspects séquentiels du langage, prise d’indices.

La logopède est une cheville ouvrière au niveau des interactions entre les transferts des matières, les transcodages, les progrès en langage et le vécu journalier des enfants (atelier langage).

En conclusion, les enfants dysphasiques ont besoin de nombreuses séances de logopédie tout au long de leur enfance et de leur adolescence car : parler, utiliser un langage pour communiquer, oui, mais communiquer quoi, avec qui, par quels moyens ?

Lorsque l’individu ne dispose pas de moyens naturels pour s’exprimer, à cause du handicap, comment l’aider à faire sa place dans la société, comment l’aider à développer des stratégies langagières qui lui permettront d’échapper à l’isolement.

Il s’agit de poursuivre longtemps la logopédie qui concourt à sortir ces enfants du mal être lié à la grande conscience de leur difficulté à s’exprimer .

Elle/il leur procurera des moyens pour exprimer leur isolement dans certains cas, leur révolte dans d’autres, leur désir de communiquer et d’apprendre dans tous les cas (extraits de témoignages de dysphasiques), besoins légitimes partagés par tous les adolescents parmi lesquels, les jeunes dysphasiques.

REFERENCES

Association Avenir dysphasie ; siège social : 20 bis avenue Carnot, 78100, Saint Germain-en-laye, France. Renseignements concernant le MAKATON.

Gérard W. J., C. L. (1991) ; L'enfant dysphasique. Paris. Editions Universitaires.

Grondin Jerôme : http//pro.wanadoo.fr/jerome.grondin

Klees M. ; Communications sur l'enfant dysphasique. Bruxelles : APEAD, 1995, 27 p.

Lovenfosse-Dantinne G. ; La mimogestualité comme renforcement non verbal accompagnant le langage oral et le langage écrit. Colloque AQEA ; Montréal, Octobre 1997. Syllabus non publié, 20 p.

Mazeau, J. (1994) ; Dysphasies, troubles mnésiques, syndrome frontal chez l'enfant. Paris, Masson.

Monfort M. et Juarez Sanchez A. ; L'intervention dans les troubles graves de l'acquisition du langage et les dysphasies développementales : une proposition de modèle interactif : Ortho Edition, 1996, 271 p.

Szliwowski H. B. ; Enseignement aux enfants dysphasiques : expérience belge des classes de langage. Entretiens d'orthophonie. Paris : Expansion Scientifique Française, 1992, p. 36-38.